Lors de la découverte du corps de la victime, les premières constatations sur la scène du crime font dire aux enquêteurs qu'il s'agit d'un homicide volontaire commis par au moins deux tireurs. Plusieurs éléments matériels vont dans ce sens:
deux tirs de chevrotine et un tir mortel de gros calibre à la tête, soit deux types de munitions ;
des trajectoires et des impacts qui supposent des angles distincts ;
des positions de tir séparées d’environ 50 mètres ;
trois détonations entendues successivement par des promeneurs, incompatibles avec le déplacement rapide d’un seul homme entre deux points aussi éloignés.
L’hypothèse initiale est donc cohérente : plusieurs tireurs ont agi. C’est d’ailleurs sur cette base qu'Antoine est placé en garde à vue pour meurtre avec préméditation en bande organisée, qualification qui implique, par définition, l’existence de plusieurs auteurs agissant ensemble.
Mais, très rapidement, une rumeur locale désigne Antoine. Il s’était disputé avec la victime quelques jours auparavant. À partir de là, l’enquête semble se structurer autour de cette seule piste. Or, aucun élément ne permet d’établir le moindre lien entre Antoine et un éventuel second tireur. Plutôt que de s’interroger sur la solidité de l’accusation née de la rumeur, l’enquête va progressivement évoluer vers une thèse différente : il n’y aurait finalement eu qu’un seul tireur. Antoine.
La qualification pénale change alors. Le « meurtre avec préméditation en bande organisée » devient « assassinat avec préméditation ». On passe d’un crime supposé commis par plusieurs personnes à un crime imputé à un seul homme. Ce n’est pas un détail technique. C’est un basculement majeur dans la lecture des faits. Une telle requalification devrait reposer sur des éléments nouveaux, précis et incontestables. Aucune explication claire n’a pourtant été apportée.
La défense a souligné l’invraisemblance matérielle d’un tireur unique, qui aurait dû changer de position sur une longue distance en quelques secondes pour réaliser des tirs aux angles incompatibles. Il lui aurait fallu accomplir une manœuvre quasi impossible. Ces incohérences n’ont pas été sérieusement prises en compte.
Une reconstitution sur les lieux aurait pu permettre d’éclairer ces points. Pourtant, peu après les faits, une stèle a été installée en mémoire de la victime et le tractopelle, sur lequel elle a été tuée, a été retiré. La scène de crime s’en est trouvée profondément modifiée. La reconstitution a bien eu lieu, mais dans un environnement altéré, et les observations d'Antoine et de ses avocats n’ont pas été retenues.
Tout indique qu’à un stade précoce, l’enquête s’est focalisée sur Antoine, au point d’écarter progressivement les autres hypothèses — un véritable effet tunnel.
Les éléments techniques relatifs aux armes, aux trajectoires et aux positions de tir sont analysés en détail dans la section « Armes et balistiques ». On y retrouve les constats effectués au cours de l’enquête et les hypothèses initialement retenues par les enquêteurs quant au nombre d’intervenants et à la configuration des tirs. Ces données factuelles permettent de mesurer l’écart entre les premières orientations de l’enquête et la version finalement retenue contre Antoine.
En justice, une accusation doit découler des faits établis. Elle ne doit jamais être ajustée pour confirmer une conviction préalable.
Les éléments présentés ici sont issus des débats contradictoires et des documents versés au dossier. Les interrogations et contestations reposent sur les arguments développés par la défense lors des procédures judiciaires.